Fictions du bord de l'œil

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où l'on découvre que le livre des peurs primaires existe / il se lit à la verticale des flux tressés / en léger différé d'un présent autre mais réel / un peu de life writing à l'encre noire sur écran blanc

2010 mar. 9

#115

Condylure étoilé dans la tête, on me dévore l'orbite et déforme l'oeil droit. Parfois durant le jour il migre à gauche. Bientôt rongera la chair et les os et quittera crâne et tempe où il s'est tapi. Attendons ensemble ce moment.

2010 mar. 8

#114

Le train s'arrête, salle des machines déconnectée. Où qu'on soit on s'enlise, les voix nous poussent. Dehors les corps compacts sur les bandes asphalte entre les voies : ils nous empêchent d'avancer. Pas un centimètre carré de sol où nous pourrions atterrir. Sol recouvert de peaux et visages à perte de vue. Nous ne pourrons pas sortir et ce train là (terminus tout le monde descend destination les garages ne prendra plus de voyageur) notre dernier tombeau. Ici ou ailleurs. S'y faire.

2010 mar. 4

#113

Je lis debout, piquet planté au bord du gouffre. Autour de moi déferlent les flux continus de bras, bustes et jambes. Souvent leurs coudes, hanches, épaules me frôlent, voire m'emportent, mais je tiens bon. Bon piquet planté sur mon quai je résiste. Jusqu'à ce qu'un os plus pressant que les autres me bouscule, frappe, m'accroche. Le corps de la vague malaxe le mien, vaincu déjà. Je pars avec eux. Les foules m'emportent. Bouquin échappé, mains battues en l'air, je glisse avec eux, attrapé par le col, et on ne me reverra plus.

2010 fév. 26

#112

Le tout fragmentaire a fini de conquérir ma vie. Je ne m'exprime plus que par bribes saccadées, énumérées sur le bout d'un carnet de notes, qui accumule en lui toutes mes déclinaisons, mes fuites verbales. Ensuite je donne la possibilité à mon interlocuteur de choisir quel fragment conserver, lequel prendre en compte. Reste des dizaines d'autres tentatives, désamorcées, laissées vides et défaites, inutiles au bord des marges. On oublie bientôt l'importance des fragments récalcitrants, ceux qui ont été conservés au bout du processus de sélection. Je ne vois plus que les ratés, les échecs entre deux mots, les paragraphes abandonnés. Que pourrait-on bien en faire ?

2010 fév. 21

#111

Oeil ouvert à gauche, à droite, aucun doute, image parallèle plaquée partout : tous les visage croisés sont découpés à angle aigu. Tous les regards traversés accusent strabisme exacerbé. Scène qui pourrait découler directement du film Dans la peau de Guillaume V., fictif et à venir, dans lequel la réalité s'imprimerait dépareillée sous forme d'hystérie frontale et collective. Tête brusquée droite, gauche, deux visages isolés, deux regards trop singuliers, les autres corps poursuivent leurs manèges quotidiens. Ce n'était rien qu'un mauvais rêve...

#110

Douleur aiguë qui siffle à gauche, dans le bas du dos. Coupe le souffle et brouille la vue. Kidney stones ! dit l'autre, mais on secoue la tête en rigolant, idée balayée dans les pulsations, c'est sans doute une autre aiguille avalée qui ne passe pas comme elle devrait, une autre, une de plus.

2010 fév. 18

#109

Un métro fou lâché plein quai grésille, ses roues découpent des étincelles dans le carrelage. Panique, les usagés roulent pour échapper au monstre : pas de freins, pas de chauffeur. Quelques corps démembrés, quelques bras, quelques pirouettes. Beaucoup d'usagés ont trouvé refuge sur les voies. Ils hurlent ensemble une peur commune, haine grise, des mots dans leurs bouches inversés et je comprends mon erreur : ce monde défait est un reflet : les corps sans âme à nouveau déambulent sur les quais : le métro repart.

2010 fév. 14

#108

Il prend place au milieu de nous, ses doigts pressés sur la barre en tête de wagon, crache à voix haute des mots incompréhensibles. Ça y est, nous y voilà : un attentat sur la ligne 14 : l'un de ces fameux suppositoires à détonation programmée par téléphone portable dont ils parlent à la radio. Seul un mot clé pourra lancer la bombe. Kit mains libres déplié, il articule des mots les uns après les autres. Lequel provoquera-seconde l'explosion péri-anale qui nous décapitera ? : colère, encore, banana, méphistophélique ? Suspens...

2010 fév. 8

#107

Je rentre le soir, pousse la porte laissée ouverte. Les interrupteurs basculés sur du vide, je les actionne plusieurs fois, sans succès. Une ombre se détache du fond de l'appartement et se rapproche, monstre brun fait de tôles assemblées. Je lui demande où est-ce qu'il est ? qu'est-ce t'en as fait ? Pas de réponse. Il reste là embarrassé dans le hall, à attendre que je rouvre les yeux. Je rouvre les yeux. Déverrouille la porte verrouillée depuis matin. Et derrière, personne. Pas le moindre gramme de présence humaine (pas même la mienne).

#106

Je m'extrais du wagon titubant, gerbe concentrique sur la foule périphérique. Les corps et vêtements recouverts, les visages ulcérés, orbites énuclées : les corps autour de moi se rassemblent et se pressent, je leur dis on se calme, je leur dis s'il vous plaît. Ils me tombent dessus, je glisse. Je leur dis grippe A, d'accord, mais j'ai aussi du gel antibactérien sans rinçage, je vous en prête, pas de problème ! Les visages dégoulinent de boue brune semi épaisse. Battement d'oeil, quart de seconde, haut le coeur.

2010 fév. 3

#105

Les quais débordent encore de corps désassemblés. Un seul mouvement vers l'avant, plus ou moins brusque, pourrait déjà précipiter quelques pantins sous les roues du prochain train. Ce mouvement là vient de l'arrière, je m'y plie puis retiens. Comme imaginé les usagés tombent comme des quilles et le meurtre arrive, la chaire découpée méthodique, le sang giclé par dessus pare-brise et cravates. La police se pointe, coup de filet, commissariat. Ils nous interrogent les uns après les autres. Vient mon tour. Ils me plaquent devant l'oeil tiré des rapports interminables, je réponds « oui mais » à la moindre de leurs questions. Deux preuves sont maintenues contre moi au procès : la pièce à conviction A qui est une capture d'écran de mon ''Livre des peurs primaires'', fragment isolé #98 (on me dit quelle coïncidence et je réponds « oui mais ») et la pièce à conviction B qui est une capture d'écran de ma tête, quelques secondes avant le triple meurtre, au moment où naissait en moi cette seconde peur primaire, flashback-remake de la première. Silence profond dans le tribunal, on m'emmène, costume orange, des chaînes entre les pieds. Mais le bip de fermeture des portes découpe toute réalité. Le mouvement par l'arrière devient pression qui nous aspire à l'intérieur du wagon. Compressés contre les autres nous savourons enfin notre liberté retrouvée, notre mort évaporée. Nos chaines se brisent de trop de chair entremêlée, nous suffoquons ensemble entre deux aisselles les mêmes « enfin », les mêmes « ouf », les mêmes « n'arrivera jamais ».

2010 janv. 18

#104

Bras droit sans force tombe littéralement depuis la barre fixée plafond. Perte d'équilibre, je m'étends au milieu des chevilles avant que le métro annonce Châtelet. Tout est flou, rien ne bouge, l'ouï ne siffle pas mais claquée sèche ne retranscrit plus rien. Des mains invisibles me soulèvent, elles me retournent. Portes ouvertes jusqu'au quai, on m'y transporte attentionnés, on me dépose et on remonte à bord. Les corps bien au chaud à l'intérieur, maintenant je peux les voir, regards braqués sur moi. Avant que les portes du métro se referment je leur souffle des mots qui s'échappent en buée : bande d'enculés. Les portes du métro se referment, il repart, les wagons frottent contre ma tempe au moindre passage, j'attends seul et froid que quelqu'un arrive et m'emmène. Mais non, c'est une erreur. J'ai encore la force de m'extraire moi-même des corps et du wagon, de me jeter par terre sur le quai : je sortirai moi-même mes propres ordures. On me recueille. Je n'insulte personne. Le métro repart. Et d'autres suivent, arrivent, repartent. Combien je ne sais pas. Pas compté. Pendant ce temps mes tempes scintillent.

#103

Sérieux les gens fichent la trouille. Celui-là ombre inversée dans la vitre, capuche renversée sur les yeux, dans un instant tirera de sa poche un calibre 12, détente forcée dans le wagon, cervelle giclée sur la vitre qui recouvrira mon reflet : pire, j'aurais le temps de le voir (le voir !), le temps d'une giclée de sang dans les neurones, voir recouvrir sur l'ombre noire la matière grise. Mais profiter d'un temps mort (éclair, lueur, tunnel ?) et taper un coup contre le verre, voir si le sang circule encore, souffler un peu.

2010 janv. 16

#102

Transféré papier il se désarticule à son tour sur ce lit d'hôpital qui ne devrait pas être le sien. Il expire rauque et grave l'un de ses derniers souffles. Derrière lui l'oreiller déjà vide d'une absence à venir mais déjà consommée. Mais non, je corrige, revenir en arrière, sauter quelques pages, remonter la reliure, faire en sorte que ces passages tragiques, péripéties, éléments perturbateurs, n'aient tout simplement pas lieu, n'émergent pas dans l'économie narrative, se retiennent d'apparaître.

#101

L'aspirateur est un cheval de Troie (mais plus poussiéreux). Je m'en approche, oeil collé-plastique et boum, détonation, plastique aussi, étages (ma foi) éradiqués. Mais non. Je colle l'oreille contre le tuyau (plastique) et sous le ventre de l'appareil. Rien ne tique, rien ne tac. L'explosion avortée entre fil bleu et fil rouge ne soufflera pas. Je retourne m'asseoir et ne mourrai jamais.

2010 janv. 15

#0 à #100

Les archives des Fictions du bord de l'oeil constituent, semble-t-il, le contenu du Livre des peurs primaires. Les fragments identifiés de #0 à #100 sont disponibles dans ce fameux livre, paru chez Publie.net en janvier 2010. Pour le consulter, cliquer ici.

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